Le bois sculpté de Saint-Arnoul et les représentations animales à l’époque médiévale

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Fig. 1 : Bouclier en corne d’élan, fin du XIe siècle – début du XIIe siècle ©Rijksmuseum, Amsterdam

Le « bouclier » de l’abbaye de Saint-Arnoul de Metz fût redécouvert dans les réserves du musée d’Amsterdam, le Rijksmuseum.

Datée autour de l’an mil par le carbone 14, entre la fin du XIe et le début du XIIe d’après les gravures analysées par les historiens d’art, cette oeuvre nous offre également la possibilité de porter un bref regard sur les représentations animales durant le milieu de l’époque médiévale.

Ce qui nous intéresse ici, c’est à la fois la fonction, mais également l’iconographie que porte cette corne.

Pour pouvoir développer ces deux points d’interprétation, il faut d’abord se demander d’où provient ce bois. Cette question ouvre vers d’autres problématiques fondamentales en archéologie, qui est principalement le point de vu adopter ici : pourquoi un tel matériau ? s’agit-il d’un bois de chute, ramasser, extirpé d’une carcasse chassée ou trouvée ? ces choix relèvent-t-ils de contraintes ou bien de choix culturels ?

L’os est un matériau exploité depuis le Paléolithique ancien, il y a 1,7 millions d’années. Mais s’il s’agit bien d’un bouclier, pourquoi le façonner en os à une époque où le fer est déjà depuis longtemps adopté ? Nous l’aurons compris, cet objet n’est pas que fonctionnel.

Comme le mentionne l’article, il provient probablement des régions du Nord de par sa nature (une corne d’élan) et son iconographie, ce qui rajoute à nos questionnements celui du lieu d’origine de la corne. La corne a t-elle était achetée ? Gagnée ? Offerte ? Quoi qu’il en soit, elle a été façonnée par les mains d’un artisan spécialisé. On connait un tel savoir-faire d’après le jeu de Lewis, conservé au British Museum. Un jeu d’échiquier en ivoire de morse représentant des cavaliers ainsi que des guerriers (Berserkr, voir Fig. 2).

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Fig. 2 : Pièce d’échecs en ivoire de morse (Trondheim, 1160 – 1170) : Berserkr vêtu d’un « chemise d’ours » et mordant le haut de son bouclier

Dans le cas présent, le matériau fût probablement adopté pour ses propriétés physiques (une relative facilité de travail du matériau) mais également par choix culturel : signalant la tombe de Louis le Pieux, ça ne pouvait qu’être une pièce d’apparat, de prestige et d’ostentation.

Mais s’agit-il réellement d’un objet de défense ? Sa forme est en effet analogue à celle d’un bouclier, épousant la forme du bras. Mais la tracéologie ne révèle aucunes traces d’utilisation, ce qui confirme de même sa fonction d’apparat. Il ne s’agissait pas d’utiliser l’objet, mais de le montrer dans une société où la possession classe et intègre l’individu. On ne peut cependant s’autoriser une trop forte spéculation sur sa fonction.

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Fig. 3 : Bouclier en corne d’élan, fin du XIe siècle – début du XIIe siècle ©Rijksmuseum, Amsterdam

Cette corne d’apparat est magnifiquement sculptée de créatures exotiques et mythologiques : dragons, lions, aigles, serpents… Attardons nous un peu sur ces représentations. Que signifient-t-elles ?

Le lion (Fig. 3)

A l’avènement du christianisme, on rapprocha le lion du christ. Il s’agissait du roi des animaux, des légendes entourées son existence. Ainsi, il effaçait de sa queue ses propres pas pour éviter que le chasseur ne trouve sa cachette, le lionceau arrivait au monde mort-né et c’est le lion qui lui donnait la vie par le souffle au troisième jour, et enfin, il dormait les yeux ouverts. Ces trois caractéristiques renvoient toutes directement au christ : la façon dont il efface ses pas pour ne pas dévoiler sa cache évoque la divinité cachée aux Hommes, la vie donnée par le souffle au troisième jour fait directement référence à la résurrection et enfin, le fait de garder les yeux ouverts durant le sommeil évoque la vigilance, la « foi qui ne se laisse pas endormir même par le sommeil » (cf. bibliographie).

Il incarne le pouvoir, la royauté, le spirituel, la sagesse et la force. Il est le protecteur de l’Eglise chrétienne.

Le dragon (Fig. 3)

Le dragon est plus largement connu dans la mythologie anglo-saxonne. On peut ainsi le voir apparaître dans certaine légende comme Beowulf, dans laquelle le dragon garde un trésor. Il représente alors la force voir l’invincibilité, mais il revête aussi un rôle de protecteur cupide à la vue perçante. Il faut rappeler que le dragon est un animal réel dans le monde médiéval : les peintres se servent de son sang (sandragon) pour produire un pigment destiné à peindre le diable ou les flammes de l’enfer. Le dragon est une peur quotidienne, c’est le diable.

D’après les textes, le dragon ne meurt jamais, il s’endort.

Le serpent (Fig. 3)

Il représente tout ce qui peut se faire de vil, de mal. Il rampe au sol et se retrouve donc tout en bas de « l’échelle divine » qui consiste, selon les clercs de l’époque médiévale, à plus ou moins tout classer suivant un rapprochement de la terre ou du ciel. Il représente l’antéchrist, le démon et le pécheur.

L’aigle (Fig. 3)

Il est mis en tête de la faune sauvage durant l’époque médiévale, en concurrence avec le lion. On loue son élévation, sa rapidité, sa vue… Selon le Physiologus, l’aigle serait capable de combattre le vieillissement en s’enflammant haut dans le ciel pour ensuite plonger trois fois dans une source (Phénix, Phoenix). Il représente également Jean, l’un des quatre évangéliste mais il figure parmi les animaux au statu ambiguë. En effet, la Bible classe les « rapaces » dans les esprits malins, les figures de l’antéchrist. Mais son statut de « serviteur » du bien est plus largement accepté d’après l’étude des textes (cf. bibliographie).

L’iconographie est complexe et doit faire l’objet d’une étude approfondie par les historiens de l’art pour mieux comprendre la sémiotique et en tirer une interprétation convenable.

La corne d’élan de Saint-Arnoul est une oeuvre unique et nécessite une approche interdisciplinaire : l’archéologie (pour son matériau, ses traces, son origine…), l’histoire de l’art (pour son iconographie, la sémiotique…), l’histoire (contexte historique, étude des textes…) et zoologique (mettre en lien l’interprétation iconographique avec les réalités sociales, historiques et archéologiques).

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Fig. 4 : Bouclier en corne d’élan, fin du XIe siècle – début du XIIe siècle ©Rijksmuseum, Amsterdam

Pour l’histoire de la redécouverte de la corne, je vous renvoie directement à ma source, une page incontournable pour l’actualité médiévale (histoire, archéologie, iconographie…) :

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Bibliographie :

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M. Pastoureau, « L’ours, Histoire d’un roi déchu« , La librairie du XXIe siècle, Seuil, 2007.

M. Pastoureau, « Bestiaires du Moyen Age« , Seuil, Paris, 2011.

J. Voisenet, « Bêtes et Hommes dans le monde médiéval, le bestiaire des clercs du Ve au XIIe siècle« , Brepols, 2000.


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